Mot de la direction

L’ART N’EST PAS UN OUTIL

Cette pensée m’est venue ce printemps, au moment où tous les créateurs, artistes, compagnies, institutions culturelles du Québec remplissaient leurs formulaires de demande de subvention. Tout en répondant au mieux à leurs questions et critères nouveaux…cette évidence surgit :

Faut-il se rappeler que l’art n’est pas un outil.

C’est l’art qui nous sauve.

L’art nous sauve de nous-mêmes.  C’est l’art qui nous aide à trouver un peu de sens au chaos démesuré. Au chaos intérieur comme à celui du monde dans lequel on vit.
Alors, on est mal placé pour exiger quoi que ce soit de l’art. On n’a pas à l’inviter à revêtir un drapeau, à serve celui-ci ou celle-là.
Il n’a pas à ressembler à ceci ou cela.
On ne peut pas lui imposer une orientation, lui demander de s’engager, d’être responsable en défendant des idées, de remplir des rôles qui ne sont pas les siens.
Il ne doit pas être instrumentalisé.
Il n’a pas à servir les intérêts de personne, l’art.
C’est nous qui sommes dans le besoin !
L’immense et désespérant besoin de transcender notre réalité. Lire, écrire, jouer, peindre, une action qui nous sortirait peut-être de notre impuissance ? De notre médiocrité ? Parfois ?

Pour y arriver, les artistes doivent emprunter des chemins personnels, des parcours auxquels ils adhèrent de manière extrême, comme quelque chose d’indispensable, d’inévitable; dans ce chemin qui leur est indispensable pourront-ils alors être en mesure d’éviter la banalité, le cliché, car leur expression artistique naîtra d’une conviction et d’un désir puissant qui les fait accepter de se mesurer au meilleur et au pire d’eux-mêmes ( l’un et l’autre sont indissociables) pour toucher au réel … Y arriver est du domaine de l’utopie ? Mais, pas le choix ; l’accomplissement a un prix, celui du travail obstiné bien sûr, et celui du risque aussi.  Qui veut s’y abandonner ?

Alors oui, je réaffirme: les artistes peuvent emprunter tous les chemins qu’ils désirent pour témoigner de notre monde. TOUS ! Et tout ce que nous pouvons exiger des artistes, c’est qu’ils le fassent à fond, pleinement, avec authenticité, sérieusement – un mot qui fait presque peur, ce mot « sérieux» ; pourtant, il n’exclut ni la joie ni le bonheur d’être en action, d’agir. Les créateurs ne sont redevables qu’à eux-mêmes, guidés par une conscience profonde, par une intuition ; et ils savent la responsabilité qu’ils endossent, ils savent l’ampleur de la tâche au moment de se présenter devant les publics, digne de leur présence pour témoigner, vibrer. Ce ne sont pas des rêveurs insouciants qui ignorent les enjeux, ils ne vivent pas dans des tours d’ivoire laissant aux autres le soin de s’occuper des problèmes du vivre. Ils s’en occupent autrement – et cet autrement est large et libre.  L’autrement fait son nid dans des lieux mystérieux, insoupçonnés parfois. Les créateurs sont les explorateurs des cavernes d’aujourd’hui – comme nos ancêtres le furent au début ( j’aime cette comparaison ) et ils en ramènent des histoires, des images, des dessins, des musiques, des paroles noires, des personnages non reconnaissables à première vue, des jeux qui nous libèrent de ceux qu’on connaît déjà trop.  Un tableau émerge, on l’observe, on l’apprivoise, on s’y reconnaît ! Quel voyage !

Le temps de l’Exprimable, c’est ici. Ici, est sa patrie. […] Une fois, chaque chose, une fois seulement. Une fois et pas plus. Mais cela : cette seule une fois, l’avoir été, –  si ce n’est même qu’une fois, avoir été. […] Chante le monde à l’ange – les choses, dis-les-lui, les choses dont il sera tout étonné.  Montre-lui comme heureuse une chose peut être et nôtre.

— Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino, extrait de la Neuvième élégie. 

À la question qu’on me pose parfois :  de quoi parlera la programmation théâtrale de votre saison ? Je crois y avoir répondu. C’est cette chose à dire, ce dire, ces gestes, ce tableau; cet effort fait en toute conscience de ce qui nous entoure, sans aveuglement ou fermeture, avec une intelligence sensible, accrochés farouchement au réel, en pleine connaissance de ce qui se vit tout près, ou plus loin.  Et faire, en acceptant risques, chutes, échecs, défis.  Cela aussi, cela surtout !

C’est ce rappel que Rilke fait aux créateurs : même si tout est périssable et vain, il faut faire, il faut dire, au moins une fois. Même si ce n’est qu’une seule fois. Et se tenir au difficile. Pas très à la mode ? Alors qu’on entend qu’il faut avoir du « fun »,  que la création doit se faire dans le plaisir. Quel plaisir ? N’y a-t-il pas un intense bonheur à gravir un pic infranchissable, à traverser des eaux tumultueuses, dangereuses et de surpasser ses peurs ?

C’est dans cet esprit que le voyage de la création devrait être entrepris, c’est à cela qu’il doit être  reconnu.

Carmen Jolin
Directrice artistique et générale

 

Inspiré du mot de présentation de la direction artistique de La Veillée lors du lancement de la programmation du Prospero, le 16 août 2017.

 


 

TOUT RENDRE !

Parce que nous tous, nous tous, nous tous ne faisons que prendre, et voilà pourquoi nous pleurons. Tout ça, ce que j’ai, tout ça n’est pas à moi, tout ça je dois le rendre, tu comprends, le rendre ?! Tout rendre !

— Ivan Viripaev, Les Enivrés

Groupes de créateurs, nous voilà rassemblés au cœur de la saison théâtrale 17-18 du Prospero. Le temps d’une programmation pour certains, pour d’autres, dans le prolongement d’un parcours déjà amorcé, nous serons réunis pour donner, pour « rendre », dirait Viripaev. Qu’avons-nous en commun ? Un désir, je le crois bien, celui qui nous tiraille et nous met en danger : donner et rendre malgré le doute et les imperfections qui, on le sait bien, seront exposées tout autant que les beaux coups.

Le souhait aussi qu’une magie opère par petits moments de grâce ou de miracles ; moments durant lesquels les « dieux » sont présents, on entend la musique du silence, le public et les artistes se réjouissent.

En ouverture de saison, deux créations du Groupe de la Veillée sur la scène principale. Puis s’enchaîneront dix autres propositions de compagnies québécoises et d’ailleurs. Nous dessinerons ensemble un portrait de notre humanité plurielle que nous traduirons non pas tel un miroir direct de l’actualité, mais en foulant des chemins de traverse où un espace royal à la puissance de l’imaginaire, aux auteurs et à leurs interprètes sera privilégié. N’est-ce pas dans l’indicible, l’inexplicable, dans l’intervalle du mystère que nous rencontrons plus profondément le réel ?

Les portes de la scène principale et de la Salle intime du Prospero s’ouvriront sur des territoires culturels contrastés pour y entendre la langue énigmatique d’Arne Lygre et de Jon Fosse, tous deux Norvégiens, l’écriture intarissable et surprenante d’Ivan Viripaev – celle de Shakespeare : qu’en dire ?  – celle du résistant Lars Norén, du lumineux Fabrice Melquiot, de l’enfant terrible de la dramaturgie allemande Marius Von Mayenburg ; du Québec, on écoutera les histoires de Sébastien Harrisson, d’Olivier Sylvestre, les voix émergentes d’Édith Paquet, de Marc-André Thibault ; de l’Alberta, on découvrira celle d’Elena Belyea.

Onze compagnies de création ont convoqué des équipes d’acteurs impressionnantes autant par leur nombre que par leur composition, d’autres proposeront des seuls en scène. Chaque projet chantera sur tous les tons notre vie, notre monde.

Carmen Jolin
Directrice artistique et générale